Amélioration de l’état des rivières britanniques : une opération de communication ?

Il y a quelques semaines, l’Agence britannique de l’environnement annonçait, dans une grande fanfare médiatique, que l’état des rivières britanniques s’était amélioré et que les espèces sauvages commençaient à y revenir. Un constat rapidement démenti par les écologistes et les experts, qui amène à s’interroger sur certaines dérives possibles de la mission assignée aux agences de ce type.

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Source de la rivière Lee
(c) Graham Turner, Guardian

L’Agence de l’environnement britannique (Environment Agency) a publié fin août un communiqué de presse - largement repris dans la presse - sur l’amélioration de l’état des rivières anglaises et galloises.

Suivant à la lettre les prescriptions marketing en vogue à l’heure du web et du règne des ’spin doctors’, l’Agence a dressé un palmarès des "dix rivières ayant le plus progressé" (10 most improved rivers), parmi lesquelles la Tamise. Elle met aussi en avant quelques espèces emblématiques supposées attirer la sympathie : les loutres, les saumons... Le communiqué de presse est intitulé Back from the brink (plus ou moins : "sauvés de l’abîme")...

L’article publié par le Guardian suite à ce rapport illustre bien le ton optimiste qui s’en dégage : "L’état de santé des rivières est le meilleur depuis une génération grâce à un contrôle plus strict de la pollution... Les espèces sauvages accourent dans les cours d’eau d’Angleterre et du Pays de Galles alors que la qualité de l’eau s’est dramatiquement améliorée grâce à de nouvelles régulations..." Le reste est dans le même ton.

L’Agence, directement dépendante du gouvernement, est notamment chargée de la gestion des rivières, inondations, pollutions, extractions, pour tous les cours d’eau d’Angleterre et du Pays de Galles (il existe une Agence spécifique pour l’Écosse).

Un optimisme grossièrement exagéré

Les réactions ne se sont pas faites attendre, les uns soulignant qu’il est fallacieux de suggérer que les rivières en question sont en bon état, les autres qu’elles sont l’arbre qui cache la forêt, puisque la majorité des cours d’eau britanniques sont dans un état très insatisfaisant.

Voir ici (en anglais) la réaction des associations et ONG réunies dans la campagne Our Rivers, qui ont produit une liste des "10 rivières qui souffrent le plus" ... laquelle inclut elle aussi la Tamise.

Une critique encore plus dévastatrice émane du même Guardian, sous la plume du journaliste environnemental John Vidal :

Personne ne conteste que la qualité des dix rivières en question s’est radicalement améliorée au cours des 40-50 dernières années... Mais nous devons prendre les paroles de l’Agence de l’environnement avec un grain de sel. La rivière Wandle, dont elle dit qu’elle est devenue "un habitat riche et plein de vie grâce à une meilleure régulation environnementale", a été massivement polluée il y a quelques années seulement lorsque Thames Water [compagnie privée de l’eau pour la région de Londres et multinationale concurrente de Suez et Veolia sur la scène mondiale de la privatisation de l’eau, NdT] a déversé des milliers de litres de chlorine industrielle. Il y a seulement trois mois, 450 000 tonnes d’eaux usées brutes ont été déversée dans la Tamise...

Mais la plus grande mystification est de suggérer que la situation de ces rivières anglaises comme de toutes les autres est bonne. Les dix rivières choisies ont été soigneusement sélectionnées et ne reflètent pas le véritable état de nos rivières, dont la plupart souffrent des extractions, des eaux usées, des barrières empêchant le passage des poissons et autres formes de pollution.

Ce qu’a fait le gouvernement est de mesurer la qualité de ces rivières via ce que l’on appelle le General Quality Assessment (GQA)... Mais le GQA est dépassé depuis près de 12 ans. Avec la Direction cadre européenne sur l’eau, un nouveau système d’évaluation a été introduit... lequel raconte une toute autre histoire à tout point de vue...

Prenez les poissons. Le ministre de l’Environnement a dit aujourd’hui : "Nous voyons déjà les poissons et les mammifères, notamment des saumons et des loutres, s’épanouir à nouveau." Mais la réalité peut être trouvée sur le site même de l’agence, qui déclare : "Les stocks de saumon sont sérieusement amoindris..." Le rapport le plus récent de l’Agence de l’environnement indique : "On estime que le nombre de poissons revenant dans les rivières a décliné de près de 60% depuis le début des années 1970..."

Voir la totalité de l’article (en anglais).

Sur l’état des rivières britanniques (dont il faut rappeler qu’il n’est pas pire que dans d’autres pays européens, comme la France), voir déjà sur ce site Le "Guardian" sur la pollution des rivières au Royaume-Uni (2009).

Ceci n’est certes toutefois pas une raison pour ne pas se féliciter des efforts de restauration qui ont parfois été accomplis pour quelques rivières, ni plus généralement des efforts - insuffisants - de limitation des effluents toxiques et autres polluants dans les cours d’eau.

Questions de gouvernance : Agence de l’environnement et compagnies privées

On rappellera que le Royaume-Uni, comme le reste des pays européens, est engagé par la Directive-cadre sur l’eau de l’Union européenne, qui stipule que tous les bassins versants et les rivières doivent atteindre un "bon état écologique" d’ici 2015. La Directive semble avoir joué un rôle de catalyseur pour les efforts accomplis.

L’initiative de l’Agence britannique de l’environnement ne peut manquer d’interpeller quant aux dérives que peuvent engendrer les formes actuelles de gouvernance environnementale. En l’occurrence - et sans doute parce qu’en fin de compte, elle n’a que très peu de prises sur les conditions politiques d’une véritable protection des rivières, mis à part quelques projets pilotes de restauration - elle se fait davantage agence de communication au service du gouvernement, délivrant un message "upbeat", qu’agence de protection.

Un des problèmes les plus sérieux - rendu encore plus urgent par la sécheresse qui sévit cette année particulièrement dans le Sud-Est de l’Angleterre - est, à en croire ce reportage récent de la BBC (en anglais), lié au fait que l’eau est géré par de grandes compagnies privées qui disposent de licences d’extractions importantes et difficiles à renégocier. Leur statut de firme privée n’est pas non plus de nature à encourager les efforts de dépollution, la tentation de faire porter ces coûts sur le contribuable étant trop grande. Enfin, elles ont une tendance structurelle à privilégier les nouveaux investissements - potentiellement rémunérateurs -, comme des usines de dessalement ou de traitement, plutôt que la mise en place de politiques de conservation de la ressource.

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