En faisant les comptes de l’eau Gestion de l’eau dans les villes en Inde

Le CSE de New Delhi a mené l’enquête sur les coûts réels liés à l’eau et à l’assainissement dans 72 villes indiennes.

Comment l’Inde approvisionnera-t-elle ses villes en eau potable ? Nombreux sont ceux qui affirment que le problème ne réside pas dans la mauvaise qualité de l’eau mais dans le manque d’investissements dans les infrastructures urbaines et de compétences pour gérer ces systèmes une fois créés. Cette ligne de pensée conduit logiquement à des réformes politiques visant à encourager l’investissement privé et à transférer les installations d’eau publiques à des opérateurs privés.

En conséquence, le « partenariat public-privé » (private-public partnership) est devenu l’expression à la mode dans les milieux de la gestion de l’eau. Le problème est que cette stratégie repose sur beaucoup de suppositions et trop peu de certitudes. Elle ne connaît rien de l’économie politique de l’eau et des eaux usées en Inde (et dans les pays similaires). Elle fait donc simplement l’hypothèse que si le prix de l’eau est fixé « correctement » - ce qui signifie au montant maximal – cela facilitera l’investissement du secteur privé et offrira une solution à la crise de l’eau que connaissent de nombreuses régions du monde en développement.

En conséquence, les réformes municipales de l’eau sont devenues synonymes du plan 24x7 promu par la Banque mondiale : approvisionnement constant en eau de telle sorte que la pression dans les conduites d’eau réduira les fuites provenant des canalisations d’eaux usées adjacentes et réduira l’énorme coût sanitaire engendré par l’eau contaminée. Dans ce dispositif de distribution 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, les gouvernements cèdent des parts de distribution de l’eau urbaine à des entrepreneurs privés. L’hypothèse fondamentale est que l’entrepreneur réduira les pertes de distribution de l’eau, estimées actuellement à 40-50% de l’eau distribuée dans nos villes indiennes.

Le raisonnement est irréprochable, sauf qu’il oublie que ce système doit avoir un coût abordable afin d’être durable. En Inde, peu de municipalités font les comptes de l’eau et des eaux usées. Mais les récents travaux de recherche du CSE, visant à compiler les données au niveau des villes, révèlent un tableau difficile à ignorer.

Sur les 72 villes étudiées, la quasi totalité lutte pour équilibrer leurs comptes, mais sans y parvenir. La dépense la plus importante est l’électricité, consommée pour pomper et amener l’eau depuis de longues distances jusque dans les villes, puis la pomper jusque chaque habitation et enfin pomper les eaux usées des habitations vers les usines de traitement. La ville de Bhabaneswar, par exemple, fait venir son eau de la rivière Mahanadi, située à 30 km, et consacre 56% de ses dépenses à l’électricité. La ville de Pune, qui a investi dans la création d’un réseau de distribution d’eau dans toute la ville, dépense 250 millions de roupies (3,7 millions d’Euros) par an pour pomper les 800 millions de litres d’eau qu’elle distribue chaque jour à ses habitants.

Ainsi, quand les villes recherchent de nouvelles sources d’eau, prennent-elles rarement en compte le coût lié au transport de l’eau vers la ville. Le plan 24x7 est vendu comme un projet d’infrastructures : les coûts sont considérés comme des dépense de capital. Mais on ne prend pas en considération la manière dont le projet et la longueur des canalisations (ou du canal) influeront sur les finances de la ville ni la capacité de la ville à effectivement payer, mois après mois, la facture d’électricité liée au pompage de l’eau. On ne prend pas non plus en compte la manière dont la ville, qui dépense des sommes toujours plus élevées pour l’électricité, règlera les dépenses de réparations et d’entretien des canalisations. Et, si elle ne le peut pas, pourra-t-elle approvisionner tout le monde en eau ? En d’autres termes, peut-elle se permettre de servir tous ses habitants et non pas seulement les « riches en eau » ?

Mais cela ne représente que la moitié des dépenses. L’autre moitié ne concerne pas l’eau mais les déchets que l’eau va engendrer. L’agence de l’eau aura à taxer la gestion des déchets, leur transport et leur traitement. Or, plus on fournit d’eau, plus il y a d’eaux usées. Donc, plus il y a de coûts.

Et ce n’est pas tout. Si l’agence ne peut pas payer pour le système de traitement des eaux usées, les déchets pollueront davantage d’eau, soit celle en aval de la ville, soit ses propres nappes phréatiques. Rappelons que nous vivons tous en aval. Le coût de la pollution rend l’économie de l’eau encore plus difficile. Par exemple, la ville d’Agra, située en aval de Delhi et de Mathura, consacre des sommes colossales de son budget eau à acheter du chlore pour purifier l’eau. Elle veut désormais trouver une autre source d’eau. Pendant combien de temps celle-ci restera « propre » est une autre question.

Le fait est qu’aucune municipalité ne peut faire ce que les économistes appellent de leurs vœux, à savoir augmenter les prix pour refléter le coût total. Elles dépensent bien au contraire beaucoup d’argent dans l’approvisionnement en eau, et, comme les coûts montent elles doivent augmenter les subventions aux utilisateurs ou bien fournir moins d’eau à plus de personnes.

En moyenne, les villes indiennes font payer entre 2 et 3 roupies le kilolitre alors qu’elles devraient le faire payer 8 à 10 roupies. Et si on prend en compte leurs pertes lors de la distribution, ce montant devrait s’élever à 10-14 roupies le kL. Si on ajoute à cela le coût des eaux usées, la facture est alors multipliée par cinq. Dans ce cas, une famille qui paie aujourd’hui 2-3 roupies par kL devrait payer 40-50 kL. Comment appliquer une telle mesure ?

Mais un tel calcul du prix de l’eau et des déchets est incomplet sans évoquer son économie politique. Car, qui reçoit l’eau et en quelle quantité ? En répondant à cette question, vous apprendrez que dans l’économie politique de l’eau et des eaux usées dans l’Inde urbaine ce sont les riches, et non les pauvres, qui bénéficient des subventions.

SOURCE
 Publication initiale : Sunita NARAIN, « Making water-excreta accounts », Down To Earth, 30 Novembre 2009

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