Le changement climatique entraînera-t-il des « guerres de l’eau » ? L’exemple du Darfour

, par  Olivier Petitjean

Les violences au Darfour est régulièrement présenté comme le premier exemple d’un conflit engendré par la diminution des ressources en eau du fait du changement climatique. Un examen plus attentif révèle une situation autrement plus complexe.

L’attribution à Al Gore et aux experts du GIEC du prix Nobel de la paix 2007 est révélateur du lien qui s’établit souvent dans les esprits entre réchauffement climatique, compétition accrue pour les ressources et multiplication des risques de conflits violents, que cela soit entre États ou sein d’un même pays. Quelques mois avant l’attribution de ce prix, le PNUE avait ainsi publié un rapport concluant que la sécheresse et la désertification de la région constituaient l’une des causes essentielles du conflit emblématique du Darfour. Le Secrétaire général des Nations-Unies Ban Ki-Moon lui-même n’avait pas hésité, dans une tribune publiée dans le Washington Post, à déclarer que sous-jacente à ce même conflit se trouvait une crise écologique, qui s’expliquerait en dernières instance par l’augmentation de la température de l’Océan indien. Les conflits seraient-ils donc appelés à se multiplier à mesure de l’élévation des températures ? Ou bien ces prédictions catastrophistes, peut-être utiles pour alerter l’opinion sur toute l’étendue des conséquences du changement climatique, ne sont-elles de nature à occulter les enjeux réels – et donc les solutions potentielles – de conflits qui sont tout sauf inéluctables ?

Outre le Darfour, plusieurs conflits qui se sont développés récemment en Afrique, comme au Tchad, au Niger, en Éthiopie ou au Kenya, sont présentés comme les premiers « conflits climatiques », dans la mesure où il s’agirait essentiellement d’une lutte pour l’accès aux ressources (la terre et l’eau) elle-même exacerbée par la sécheresse qui sévit depuis plusieurs décennies dans cette partie de l’Afrique. Cet argument est présenté entre autres dans l’intention louable de relativiser, notamment dans le cas du Darfour, la dimension ethnique et religieuse des conflits sur laquelle l’opinion publique occidentale a tendance à se focaliser. Mais cette explication par l’écologie ne doit pas pour autant conduire à sous-estimer les autres dimensions, notamment sociales et politiques, de ces conflits. L’accès à l’eau (tout comme l’ethnie ou la religion) peut certainement constituer un facteur d’exacerbation de certains conflits, mais ne saurait les expliquer (et encore moins les résoudre) à lui seul. À l’inverse, l’accès à l’eau suscite toujours, et presque par définition, des conflits à différentes échelles entre les usagers de la même ressource ; reste à expliquer pourquoi certains de ces conflits se résolvent pacifiquement tandis que d’autres débouchent, à la limite, sur des affrontements armés.

Le Darfour, cas d’école d’un conflit entre éleveurs contre agriculteurs ?

Un élément fondamental du conflit au Darfour, comme au Kenya ou au Tchad, est la rivalité traditionnelle entre populations pratiquant le pastoralisme et populations d’agriculteurs sédentaires, opposition d’ordre sociologique qui recoupe souvent une différence ethnique. Dans un contexte de pénurie, éleveurs nomades et cultivateurs sédentaires se retrouvent régulièrement en compétition pour les mêmes ressources en eau et en terres. Quand la pénurie perdure ou s’accentue, les mécanismes traditionnels de résolution des conflits s’épuisent. C’est ce qui se serait passé au Darfour, où des années de sécheresse intense se sont succédées tout au long des années 70 et 80, alors même que la population (et le cheptel) augmentait significativement. Des terres de pâture semi-arides se sont désertifiées, des points d’eau ont disparu du fait de l’évaporation, forçant des populations pastoralistes à se déplacer vers le Sud, provoquant des conflits avec leurs voisins agriculteurs. C’est cette baisse sans précédent des précipitations que le PNUE veut expliquer par le changement climatique : avant les épisodes de sécheresse, les deux populations vivaient côte à côte dans une paix relative.

On retrouve ce type de conflits entre éleveurs et agriculteurs (ou entre différentes populations d’éleveurs) dans différentes régions d’Afrique de l’Est touchées par la sécheresse, en particulier dans le Nord du Kenya et le Sud de l’Éthiopie. Les populations pratiquant le pastoralisme sont de fait parmi les plus exposées aux effets du changement climatique, car elles sont plus ou moins marginalisées, et occupent des terres qui sont d’ores et déjà semi-arides, où même une légère diminution des précipitations peut signifier une sentence de mort pour le cheptel. Un autre facteur aggravant réside dans le fait que les éleveurs sont nécessairement armés, ne serait-ce que pour lutter contre les prédateurs.

Le facteur environnemental ne suffit pas à expliquer les conflits violents

photo Oxfam International, licence CC

Si effectivement les situations de compétition potentielle entre éleveurs et cultivateurs sont omniprésentes dans tout l’Est de l’Afrique, reste alors à comprendre pourquoi, dans certaines zones, ces situations de compétitions se traduisent en guerres civiles, alors que dans d’autres zones les tensions restent maîtrisées. Ou encore, pourquoi certains conflits prennent un caractère permanent, alors que dans d’autres cas les violences sont discontinues et ponctuelles, limitées aux épisodes de pénurie les plus aigus. C’est ici que le facteur environnemental, en l’occurrence le changement climatique, doit être complété par toute une série d’autres facteurs, avant tout d’ordre politique.

Dans le cas du Darfour, le conflit entre éleveurs et cultivateurs a été instrumentalisé et consciemment exacerbé par les autorités de Khartoum, qui ont armé et encouragé des milices « tribales », en agitant le drapeau de l’opposition entre populations « arabes » et population « négro-africaines », pour mater les mouvements de rébellion locaux. Lesquels mouvements de rébellion s’expliquent en grande partie (tout comme ceux du Sud du pays) par la politique de développement inégalitaire, systématiquement favorable aux intérêts du gouvernement et de ses alliés, menée depuis des décennies par les autorités de Khartoum, notamment dans les régions de l’Est et du Sud du Soudan. En fait, sur le papier, le Soudan dispose de ressources en quantité suffisante : eau, terres fertiles, pétrole. Le problème réside dans la manière dont ces ressources sont gérées et partagées. On peut même dire que les politiques de développement promues successivement par les autorités coloniales anglaises, puis par les gouvernements successifs du Soudan (ainsi que par les institutions financières internationales), basées sur la promotion de grandes exploitations agricoles irriguées (souvent au bénéfice des élites de la capitale et du Soudan central) au détriment de l’agriculture traditionnelle, est tout autant responsable que le changement climatique, sinon davantage, des phénomènes de migration intérieure et de dégradation des terres.

À l’inverse, dans d’autres régions d’Afrique de l’Est, l’absence d’instrumentalisation politique des conflits, ou encore le maintien des instances et méthodes traditionnelles de résolution des conflits entre éleveurs et agriculteurs, ont permis d’éviter que les conflits ne dégénèrent ou ne prennent trop d’ampleur. En ce sens, il reste vrai que toute politique d’adaptation aux conséquences du changement climatique dans cette région doit prendre en compte les modes de partage des ressources, et comporter un volet spécifique de médiation et de résolution des conflits qui risquent de survenir (idéalement, en renforçant les structures traditionnelles qui existent déjà).

Le changement climatique, une excuse ?

On peut donc se demander si l’invocation du changement climatique ne finit pas par masquer les causes profondes d’un conflit comme celui du Darfour. Une telle occultation a pour conséquence de diluer les responsabilités multiples mais réelles qui sont à l’origine de ces événements, au profit d’une sorte de fatalisme impersonnel. La leçon vaut d’ailleurs au-delà du Darfour. Il est trompeur de présenter les sécheresses et les pénuries d’eau comme des conséquences mécaniques du changement climatique, alors que les pratiques agraires et foncières contribuent au moins à aggraver ces conséquences.

photo Oxfam International, licence CC

De même, il est faux de conclure, de manière « néo-malthusienne » ou « néo-darwinienne », que les futures pénuries liées au changement climatique conduiront fatalement, à travers une compétition accrue pour les ressources « vitales », à une multiplication des guerres. Comme dans le cas du Soudan, le facteur décisif de déclenchement d’un conflit violent réside bien plutôt dans le mode d’accès à ces ressources et dans leur gouvernance.

Enfin, une telle vision a également pour conséquence néfaste de renforcer une conception purement sécuritaire et militaire de la lutte contre le changement climatique, telle qu’elle se fait jour dans certains cercles militaires et diplomatiques européens ou nord-américains. Lutter contre le changement climatique, selon cette conception, ce ne serait plus procéder aux ajustements économiques et politiques nécessaires pour d’une part abaisser les émissions de gaz à effet de serre et d’autre part réduire la vulnérabilité des personnes et des biens ; ce ne serait plus qu’une question de sécurisation des ressources nationales, ainsi que de protection contre l’extension des conflits régionaux et des mouvements de population vers les pays riches.

SOURCES
 Lydia Polgreen, « A Godsend for Darfur, or a Curse ? », New York Times, July 22, 2007. http://www.nytimes.com/2007/07/22/w...
 Idean Salehyan, « The New Myth about Climate Change », Foreign Policy, http://www.foreignpolicy.com/story/...
 “Darfur pays for its water”, interview with Tomo Kriznar, Down to Earth, 15 décembre 2009. http://www.downtoearth.org.in/full6...
 Paul J. Sullivan, “Sudan – Land of Water and Thirst ; War and Peace”. http://www.circleofblue.org/waterne...

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