Le delta du Sacramento et les ressources d’eau de la Californie

, par  Olivier Petitjean

Le delta du Sacramento, source essentielle d’approvisionnement en eau douce pour la Californie, est confronté à de nombreuses menaces, que le changement climatique vient encore aggraver. En l’absence d’un système de gouvernance adéquat, les conflits entre différents acteurs et usagers de l’eau ne permettent pas de déboucher sur des solutions durables et équitables.

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Photo MrMitch, sous licence Creative Commons
Le delta du Sacramento est une région en forme de triangle située immédiatement à l’Est de la baie de San Francisco, en allant vers les terres. Il constitue le point de rencontre entre deux des principaux fleuves californiens, le Sacramento et le San Joaquin, et les eaux salées de l’océan Pacifique. Le delta concentre une grande partie des eaux douce de surface de l’État (50 % du débit annuel). Aussi constitue-t-il une source d’eau potable pour 23 millions de Californiens (sur une population totale de 36 millions), mais aussi l’origine principale de l’eau d’irrigation de la Central Valley, l’une des zones d’agriculture industrielle les plus importantes au monde.

À l’origine, le delta était une zone humide marquée par le flux et le reflux de la marée, abritant un écosystème unique. Une grande partie du delta a été récupérée pour l’agriculture dans les années 1850, grâce à la construction de milliers de kilomètres de levées par de travailleurs immigrés chinois. Ces levées contiennent l’eau dans des canaux et délimitent ainsi des centaines de surfaces émergées (appelées « îles » car elles sont entourées d’eau). Les plus importantes de ces levées isolent désormais le delta des intrusions d’eau salée venues de l’Océan à travers la baie de San Francisco, ce qui a entraîné une profonde modification de l’écosystème. Son sol de tourbe en fait l’une des zones les plus fertiles de Californie. Outre le développement agricole, le delta est également, grâce à ses « mille rivières », une importante zone de tourisme et de loisirs.

Terre du delta gagnée pour l'agriculture, Photo MrMitch, sous licence Creative Commons
L’eau douce destinée à la consommation humaine et à l’irrigation est prélevée à différents niveaux, mais l’une des principales infrastructures – et des plus controversées – est une série de méga-pompes qui attirent l’eau du delta pour la transférer ensuite vers les agglomérations du Sud de la Californie, qui manquent cruellement d’eau. Ces pompes seraient responsables d’une partie de la destruction de l’écosystème, car elles détournent les poissons et les nutriments qui autrement se dirigeraient vers l’Océan. L’eau est également extraite en d’autres points du delta pour irriguer la Central Valley et approvisionner une grande partie de la baie de San Franscisco en eau potable. En conséquence, le débit du delta n’a cessé de se réduire au fil des années.

Une crise aux multiples facettes

Aujourd’hui, le delta est confronté à une crise multidimensionnelle très sérieuse qui menace toutes ses fonctions : environnementale, d’approvisionnement en eau, agricole, économique et récréationnelle. L’écosystème du delta est fortement menacé par la baisse du débit, l’influence des pompes et l’invasion d’espèces végétales et animales exotiques, qui entraînent la disparition des espèces locales. Avec la croissance des rejets urbains et agricoles, la baisse du débit entraîne des niveaux de pollution chimique et organique particulièrement élevés, ce qui a d’ailleurs un impact négatif sur la qualité générale de l’eau bue par les Californiens du Sud.

Un autre problème est celui de la solidité des levées. Celles-ci doivent être constamment réparées. Régulièrement, des levées s’effondrent, entraînant l’inondation d’une ou plusieurs « îles », qu’il n’est pas toujours possible de récupérer. Le coût d’un renforcement de toutes les levées suffisant pour leur permettre de faire face aux futurs défis paraît totalement inaccessible même dans cette région, l’une des plus riches de la planète.

Le dernier facteur important de la crise est l’urbanisation du delta. La zone a régulièrement connu des booms immobiliers se traduisant par la construction de nouveaux quartiers dans des zones de plus en plus vulnérables aux inondations. Cela a encore été le cas lors du dernier boom immobilier : la région du delta est caractérisée par un taux de prêt à subprimes (et aussi en conséquence un taux de non-remboursement de ces prêts) parmi les plus élevés des États-Unis. Malgré la crise qui a suivi ce boom à partir de 2007, il est prévu que la population de la zone continue à augmenter rapidement. Pendant longtemps, les décisions en matière d’urbanisation sont restées du ressort exclusif des autorités municipales.

Deux menaces de plus grande ampleur encore : le climat et le « tremblement de terre du siècle »

Au-delà de la crise actuelle, deux menaces à grande échelle pèsent sur le futur du delta. La première est la perspective du « tremblement de terre du siècle », qui entraînerait la destruction d’une partie importante des infrastructures du delta (levées et pompes).

La seconde menace est celle du changement climatique. La conversion des tourbières à des fins agricoles a pour conséquence de libérer le gaz carbonique qu’elles contiennent, faisant du delta l’un des plus grands émetteurs de gaz à effet de serre de la Californie. En retour, aussi bien la montée du niveau des mers que l’accroissement prévu du débit des fleuves Sacramento et San Joaquin en hiver (du fait du la montée des températures, la neige fondra plus tôt ou fera place à la pluie) menacent de déborder les levées des deux côtés, entraînant une inondation de grande ampleur des zones habitées et cultivées du delta. Une autre conséquence d’une telle inondation serait de couper purement et simplement l’approvisionnement en eau potable. La dernière rupture significative d’une levée, celle du Jones Tract en juin 2004 (un jour calme sans intempéries particulières) a, à elle seule, occasionné des dizaines de millions de dollars de réparations, et entraîné une suspension provisoire des transferts d’eau vers la Californie du Sud.

Une crise de gouvernance

Face à cette crise aux multiples aspects, il apparaît impossible de s’en tenir au statu quo ou de se contenter de raisonner en termes de renforcement des levées, dont le coût serait prohibitif sans pour autant réduire de manière significative la vulnérabilité du delta à un tremblement de terre ou à une élévation significative du débit des fleuves et du niveau de la mer.

C’est donc tout le système du delta et ses différentes fonctions qui est à repenser. Une telle réforme devra compter avec les différents groupes d’intérêts liés à l’eau, connus en Californie comme les « water buffalos » (buffles d[e l]’eau) : agrobusiness, agences de l’eau des comtés (notamment urbains), promoteurs immobiliers, environnementalistes, etc. Tous sont politiquement très puissants et ont des intérêts contradictoires, de sorte que peu de progrès ont été accomplis au cours des dernières années.

La sécheresse qui sévit depuis plusieurs années dans le Sud-ouest des États-Unis (dont le lien avec le changement climatique est incertain, mais qui en préfigure peut-être les conséquences) est venue s’ajouter à ce tableau et a aggravé les tensions entre utilisateurs (urbains contre ruraux, tous deux confrontés à des restrictions) et entre les utilisateurs et les écologistes, qui ont réussi à faire interdire des pompages supplémentaires dans le delta pour préserver une population de poisson indigène.

L’une des propositions qui a particulièrement focalisé les débats est celle d’un « canal périphérique » qui se substituerait aux pompes existantes : au lieu de prendre l’eau potable après qu’elle ait traversé tout le delta, elle serait transférée en amont, avant qu’elle atteigne le delta. Cette solution aurait pour avantage de sécuriser l’approvisionnement en eau en cas de défaillance des levées. Elle permettrait aussi sans doute une amélioration de la qualité de l’eau transférée et aussi une meilleure préservation de l’écosystème du delta. Mais ce projet de canal périphérique a été rejeté à l’occasion d’un référendum en 1982, principalement parce que les Californiens du Nord y ont vu une tentative des Californiens du Sud de leur voler « leur » eau : la géographie des votes montre que le Non a recueilli entre 80 et 90 % dans le Nord de l’État et le Oui de 60 % à 70 % dans le Sud. Resté longtemps tabou, ce projet est récemment revenu sur le devant de la scène politique à l’occasion de la crise écologique du delta. Les résidents du delta craignent qu’il ne soit remis à l’ordre du jour sous une forme modifiée et que, une fois le problème de l’approvisionnement en eau réglé, tout le monde oublie les levées et laisse le delta à la merci des inondations. Les promoteurs immobiliers et les intérêts agricoles locaux sont eux aussi fortement mobilisés contre une telle perspective.

Photo MrMitch, sous licence Creative Commons
En fait, depuis plusieurs années, plusieurs scénarios sont à l’étude au sein de différentes instances gouvernementales, non gouvernementales et académiques. Tous les scénarios, même les plus extrêmes (abandon total du delta, que certains considèrent comme la solution écologiquement optimale, ou à l’inverse sécurisation absolue des levées coûte que coûte) sont envisagés. Il semble probable que la solution retenue, au moins par les autorités, consiste à protéger certaines des « îles » les plus importantes du point de vue économique et social, et de laisser les autres retrouver leur état naturel de fluctuation entre eaux douces et eaux salées. Le principe d’une nouvelle infrastructure pour le transport de l’eau vers la Californie du Sud, permettant de revitaliser une partie de l’écosystème du delta, semble également faire l’objet d’un certain consensus, même si ce n’est pas sous la forme d’un « canal périphérique » tel qu’il était prévu initialement. Encore faudra-t-il toutefois que ces projets passent le double écueil des water buffalos et du référendum que leurs opposants pourraient à nouveau demander.

Les discussions et les initiatives autour de la crise du delta ont occasionné une prise de conscience de nombreux dysfonctionnements en termes de gouvernance (notamment l’absence d’instruments de mesure et de suivi de l’allocation de l’eau), et certaines améliorations. Ainsi, les autorités de l’État semblent désormais davantage enclines à faire entendre leur voix en matière d’urbanisation et d’utilisation du foncier. La nécessité d’une politique de l’eau plus intégrée au niveau de l’État, mettant l’accent sur la conservation de l’eau et sur l’efficience de son usage, semblent désormais mis au premier plan des projets – même si l’on peut craindre qu’une fois l’approvisionnement de la Californie du Sud assuré, ces bonnes intentions soient rapidement oubliées. Certains observateurs craignent d’ailleurs que le spectre de la "grande sécheresse" agité par les autorités locales en 2008 et 2009 ne soit qu’un moyen pour eux d’obtenir les fonds et les dérégulations juridiques nécessaires pour mener à bien leurs projets de nouvelles infrastructures.

SOURCES
- Interventions dans le cadre du California Colloquium on Water, accessibles en ligne : http://www.lib.berkeley.edu/WRCA/cc...
- Voir aussi Tara Lohan, « Are Policy Makers Exacerbating Drought Scares ? That’s What It Looks Like in California », AlterNet. http://www.alternet.org/water/13991...

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