Les conséquences du changement climatique sur les ressources en eau Un panorama général

, par  Olivier Petitjean

L’eau et le changement climatique sont régulièrement cités parmi les crises les plus graves que l’humanité aura a affronter pendant les prochaines décennies. En fait, les liens entre les deux enjeux sont si étroits que l’on devrait peut-être plutôt y voir un seul et unique enjeu. La publication en 2008 par le GIEC d’un rapport sur le thème permet de fournir un tableau d’ensemble des conséquences du changement climatique sur les ressources en eau et vice-versa.

Changement climatique, énergie, agriculture et sécurité alimentaire, accès à l’eau et à l’assainissement, déforestation, mais aussi inégalités économiques et politiques, développement humain et objectifs du millénaire, système financier international : toutes les grandes problématiques globales de ce début de XXIe siècle sont liées entre elles, ne serait-ce que dans la mesure où les actions entreprises dans un domaine ont nécessairement des répercussions (positives ou négatives) sur tous les autres. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne le lien entre changement climatique et eau, au sens tout d’abord où l’eau est impliquée à tous les niveaux du système climatique (atmosphère, hydrosphère, cryosphère, surface des terres, biosphère), mais aussi en retour au sens où, pour reprendre les termes du Rapport Stern, « les impacts du changement climatique se feront principalement sentir [aux hommes] à travers l’eau » : sécheresses, inondations, fonte des glaces, élévation du niveau des mers.

La publication au printemps 2008 par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC/IPCC) d’un rapport technique spécialement consacré à la question de l’eau (qui s’appuie sur les données et projections du quatrième Rapport d’évaluation des impacts du changement climatique, publié par le GIEC en 2007) permet de faire un point sur les conséquences possibles et probables du réchauffement planétaire sur les ressources en eau et l’accès à ces ressources.

Dans quelle mesure peut-on prévoir les conséquences du changement climatique sur les ressources en eau ?

Une précision s’impose toutefois d’emblée. Les interrelations entre le système climatique et le cycle de l’eau sont nombreuses et d’une redoutable complexité. La montée des températures affecte simultanément différentes composantes des systèmes hydrologiques : la quantité des précipitations, mais aussi leur intensité et leur fréquence ; la fonte de la neige et des glaces ; l’augmentation de la présence de vapeur d’eau dans l’atmosphère ; l’évapotranspiration ; la teneur en eau du sol et de la végétation (on parle maintenant d’« eau verte », à conserver et à gérer rationnellement) ; la force des ruissellements et le débit des cours d’eau ; etc. Tous ces phénomènes interagissent les uns avec les autres (ainsi qu’avec d’autres facteurs comme l’évolution de la couverture végétale), de manière différente en fonction des conditions régionales, ce qui rend les modélisations et les projections particulièrement délicates. Une hausse importante des températures peut également faire craindre certains effets de seuil, comme une fonte brutale et soudaine des glaces de l’Arctique. En outre, la variabilité naturelle de tous les phénomènes mentionnés est forte, et les observations de court terme peuvent masquer les tendances à long terme, contredisant en apparence les prévisions des experts ou à l’inverse donnant l’impression que ces prévisions sont trop prudentes. Les modèles climatiques utilisés pour faire des prévisions sont toutefois testés rétrospectivement, en fonction de leur capacité à « recalculer » les observations climatiques passées, ce qui constitue un gage relatif de fiabilité. À cette importante incertitude s’ajoute celle des différents scénarios d’évolution économique, politique et technologique de la planète sur lesquels reposent les modèles, qui entraînent avec eux non seulement une incertitude sur la quantité d’émissions de gaz à effet de serre, mais aussi sur la vulnérabilité des populations et, en l’occurrence, la situation de l’accès à l’eau abstraction faite du changement climatique.

Tout ceci explique que le langage des experts du GIEC demeure très circonspect. Ils ont d’ailleurs mis au point une grille très précise, qui leur permet de qualifier chaque assertion particulière en fonction de son degré de probabilité, depuis « plutôt oui que non » à « virtuellement certain », en passant par « probable », « très probable », etc. Mais même si ces prévisions sont donc à prendre avec prudence, force est aussi de constater que dans ses grandes lignes, le tableau d’ensemble qui suit fait malheureusement l’objet d’un très large consensus parmi les scientifiques.

Les conséquences du réchauffement climatique sur le cycle de l’eau sont très contrastées en fonction des régions. Le GIEC estime que globalement, les précipitations, et avec elles le débit des rivières, devrait augmenter dans les hautes latitudes (par exemple en Europe du Nord) et dans certaines régions des tropiques, mais baisser dans les latitudes plus basses, en particulier dans la région méditerranéenne et dans les zones subtropicales. Les précipitations gagneraient en intensité, entraînant des risques accrus d’inondation. Les épisodes de sécheresse seront eux aussi plus longs, plus intenses et plus fréquents. Les cyclones tropicaux seront plus puissants. Les glaciers des Andes ( voir le texte Les effets du réchauffement global se font sentir dans les Andes) et de l’Himalaya (voir le texte L’Himalaya, le changement climatique et la géopolitique de l’Asie) risquent de disparaître purement et simplement en quelques décennies. Le risque d’inondations dues à la modification du débit des rivières ou à la montée du niveau des mers augmenterait sensiblement dans de nombreuses régions, notamment en Europe du Nord et de l’Est. La qualité des eaux, enfin, se ressentira elle aussi du changement climatique.

Les experts du GIEC estiment globalement que le nombre d’êtres humains souffrant d’un manque d’eau pourraient tripler au cours de ce siècle, atteignant le chiffre de 3,2 milliards, si les températures devaient augmenter de plus de 4°C. Les populations les plus pauvres seront bien entendu les premières touchées par l’aggravation de la situation de l’eau au niveau mondial. Les trois phénomènes principaux affectant les réserves d’eau douce disponibles pour la consommation humaine sont la baisse des précipitations dans certaines régions, la montée du niveau des mers, et la fonte des glaciers.

La sécheresse

La baisse des précipitations est généralement accompagnée d’une baisse du débit des rivières ainsi que du taux d’humidité du sol, qui pris ensemble constituent les différents facteurs de la sécheresse. De nombreuses zones subtropicales et le bassin méditerranéen, à quoi il faut ajouter une grande partie de l’Australie et le Sud-ouest des États-Unis, risquent ainsi de faire face à des sécheresses croissantes. Dans plusieurs de ces pays, cette tendance semble d’ailleurs d’ores et déjà à l’œuvre, quoiqu’il soit difficile de faire la part entre les conséquences du changement climatique et celles du gaspillage de l’eau ou de la déforestation (voir les textes Les modèles de développement à l’épreuve de la sécheresse et du climat. L’exemple du Kenya et La sécheresse permanente en Australie ?). Dans le Sud de l’Europe, la disponibilité en eau pourrait être réduite de 5 à 35 % si la température augmente de 4°C, perturbant non seulement l’agriculture, mais aussi la production d’électricité. Quant à l’Amérique latine, très dépendante de l’agriculture, elle va « probablement » vers une aridification et une désertification de ses terres agricoles à cause du changement de régimes des précipitations. L’Est de l’Amazonie pourrait voir sa forêt subtropicale évoluer en une zone de savane.

Les précipitations devraient augmenter dans d’autres régions (y compris des régions qui à l’heure actuelle souffrent d’un manque d’eau), mais une augmentation des précipitations et du débit des rivières ne se traduira pas forcément par une amélioration de l’accès à l’eau. Outre le problème de l’intensité accrue des pluies, qui peuvent empêcher une infiltration optimale des ruissellements, il faudrait encore, pour qu’elle entraîne une amélioration significative, que l’augmentation des précipitations touche des régions densément peuplées (au contraire de la Scandinavie ou de la Sibérie) et aussi, plus généralement, que les capacités de stockage existent, ce qui est loin d’être le cas à l’heure actuelle.

La hausse du niveau des mers

La moitié de l’humanité vit à moins de 60 kilomètres des côtes. Huit des dix plus grandes villes de la planète ont été érigées près de la mer. Bon nombre d’entre elles s’alimentent en eau grâce à des lentilles souterraines, qui flottent en fait à travers les roches poreuses, sur de l’eau salée marine qui imbibe le sol. Au fur et à mesure de l’extraction de l’eau douce, l’eau salée monte et peut contaminer l’aquifère. Ce phénomène s’observe déjà en des centaines d’endroits. Le pire est le cas de la bande de Gaza qui n’a aucune autre ressource que son aquifère et dont l’eau n’est plus potable actuellement du fait de l’intrusion de l’eau de la Méditerranée. Comme du fait de changement climatique le niveau de la mer monte, la pollution par le sel marin des régions côtières va vraisemblablement augmenter.

La fonte des glaciers

La fonte progressive des glaciers de l’Himalaya ou des Andes, dont les données disponibles portent à croire qu’elle s’accélère, entraînera à terme la disparition de ce qui constitue souvent la source exclusive d’eau douce pour certaines populations, au moins durant la saison sèche. Un sixième de la population mondiale dépend à l’heure actuelle de l’eau issue de la fonte de ces glaciers, notamment en Bolivie, en Équateur et au Pérou (voir le texte Les effets du réchauffement global se font sentir dans les Andes) ; en Asie centrale (voir le texte L’eau en Asie centrale) ; en Chine, en Inde et au Pakistan (voir le texte L’Himalaya, le changement climatique et la géopolitique de l’Asie). À court terme, cette fonte des glaciers aura pour conséquence une augmentation du débit des cours d’eau, dont il n’est pas sûr que les communautés humaines concernées puissent profiter en raison de la hausse parallèle de l’évaporation et de l’insuffisance des infrastructures.

Au niveau global, la fonte prématurée des neiges et le remplacement des chutes de neige par des précipitations du fait de la hausse des températures entraîneront de profonds changements dans la saisonnalité des cours d’eau : le débit risque d’être plus fort en hiver et au début du printemps, mais plus faible en été.

Impacts sur la qualité de l’eau

Le réchauffement des températures et les impacts qui lui sont associés auront également des conséquences sur la qualité de l’eau disponible pour la consommation humaine. Il a ainsi été observé que le réchauffement de la température des lacs et des rivières entraîne une dégradation de leur qualité aussi bien en termes biologiques que chimiques. L’intensité accrue des précipitations pourrait aggraver la pollution de l’eau, dans la mesure où ces précipitations emmèneraient avec elles davantage de polluants vers les aquifères souterrains, et ce d’autant plus que l’érosion associée à des précipitations intenses rend ces substances plus mobiles. L’érosion a également pour conséquence d’accroître la turbidité de l’eau. Si les précipitations et le débit des rivières sont trop importants, voire s’ils entraînent des inondations, ils risquent de saturer les systèmes de récupération et de traitement des eaux usées, avec à la clé un risque accru de contaminations ou de décharges intempestives. Si à l’inverse ils sont trop faibles, la quantité d’eau disponible ne suffira pas à dissoudre de manière satisfaisante les polluants…

Conséquences économiques et politiques

Ce tableau d’ensemble, déjà peu réjouissant, ne tient pas compte des impacts économiques d’une pénurie d’eau, ou inversement d’une surabondance d’eau entraînant inondations ou destructions d’infrastructures. L’agriculture serait bien entendu particulièrement touchée par une baisse de la disponibilité de l’eau, alors même que le problème de la sécurité alimentaire de la population mondiale revient sur le devant de la scène. De nombreuses industries souffriront également du manque d’eau, au premier rang desquels le secteur de l’énergie, dont le besoin en eau est loin de se réduire à l’hydroélectrique (voir le texte La dépendance du secteur de l’énergie à l’égard de l’eau et les risques liés au changement climatique).

Une autre conclusion tirée par le Rapport du GIEC est que les systèmes actuels de gouvernance de l’eau ne sont pas en mesure de faire face aux défis liés au changement climatique. L’expérience hydrologique passée, selon ces experts, ne peut plus constituer un guide fiable pour le futur. L’ampleur et la complexité de ces phénomènes impliqueraient de repenser totalement les cadres de pensée traditionnels des décideurs et des scientifiques en matière de gestion de l’eau, et en particulier de mettre davantage l’accent sur la gestion de la demande, c’est-à-dire sur les usages et la conservation de l’eau (sans pour autant négliger les questions d’infrastructures, qui doivent être adaptées à la nouvelle donne). Or, pour l’instant, l’accent est plutôt mis sur les solutions purement techniques comme le dessalement ou les infrastructures de très grande échelle (transferts d’eau massifs comme en Chine, construction de nouveaux méga-barrages). Outre qu’on peut s’interroger sur leur bénéfice économique, sur leur impact environnemental et sur leur accessibilité aux pays les plus pauvres, des techniques et projets de ce type ne semblent pas marqués par une conception particulièrement innovante de la gouvernance de l’eau.

SOURCE
- Rapport technique du GIEC/IPCC sur le changement climatique et l’eau. http://www.ipcc.ch/ipccreports/tp-c...

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