Ressources pour une gestion durable de l'eau

Cahier de propositions relatives à la question de l’eau

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Dernière mise à jour : mars 2009

Ce Cahier de propositions a été élaboré en septembre 2001 par le programme Mobilisateur Eau, de l’Alliance pour un monde responsable, pluriel et solidaire (coordinateur : Larbi Bouguerra).

S’il est un domaine où la gouvernance est nécessaire voire vitale, c’est bien celui de l’eau car c’est bien dans ce domaine “ qu’un changement profond de notre gestion de la planète et de la vie qu’elle abrite est nécessaire ”. Pourquoi ? Parce que l’eau est la Vie et que, sur cette planète, l’eau commande et régule tous les phénomènes fondamentaux et toutes les interactions essentielles. La Charte européenne de l’eau affirme dès son article premier : “ Il n’y a pas de vie sans eau, c’est un bien précieux, indispensable à toutes les activités humaines ”. 

En ce domaine de l’eau, règne, à l’heure actuelle, une compétitivité importante entre les différents secteurs d’utilisation : agriculture, villes, industrie, énergie, activités de loisirs...Y prédomine aussi la primauté de la rentabilité. Certains s’inquiètent de la formation de puissants réseaux financiers et industriels géants à l’échelle planétaire qui contribueraient à exacerber les luttes économiques et géopolitiques entre diverses parties prenantes. Suprématie, hégémonie et souveraineté nationale absolue sont des freins à la mise en place de la gouvernance de l’eau pour nombre de spécialistes qui font remarquer que l’Egypte et la Hongrie sont redevables de plus de 95% d’une eau provenant de l’extérieur, la Roumanie de 82%, les Pays Bas de 89%, l’Allemagne de 51%, la Belgique de 33%....De plus, insistent-ils, le Nil et le Congo intéressent neuf pays riverains, l’Euphrate et le Tigre quatre, le Mékong six, l’Amazone sept et le Zambèze huit. En réalité, on compte plus de deux cents bassins versants qui se jouent des frontières politiques. Vaste champ pour une gouvernance mondiale de la ressource comme le note la Plateforme pour un monde responsable et solidaire. Ce texte voit en effet dans la problématique EAU un “ défi concret, urgent, planétaire ” et, soulignant, le rôle vital de cet élément, la Plateforme insiste sur “ la subsidiarité active en privilégiant les initiatives locales et en les situant dans une vision d’ensemble ”.

De fait, la qualité de l’eau et l’accès à cette ressource vitale relèvent à la fois d’une gestion éminemment locale et notoirement géopolitique. Une politique est moins un ensemble de règles, de textes, de lois et de procédures édictés par le gouvernement qu’un système de pensées, une philosophie, pourrait-on dire, à l’intérieur du système de distribution lui-même ; car, en définitive, l’eau n’est elle pas interconnectée à des réseaux de flux conduisant tous au même point - l’océan, point de départ et initiateur du cycle hydrologique ?

Le contrôle de l’eau est un puissant instrument politique, plus puissant même que celui d’un autre liquide plus visqueux et passablement nauséabond : le pétrole. Contrairement au pétrole du reste, l’eau est irremplaçable : au printemps 2001, Zhu Rongji, premier ministre chinois a déclaré : “ La pénurie d’eau est un sérieux obstacle au développement économique et social de la Chine ”. (Le Monde, 18 août 2001)

La gouvernance de l’eau doit oeuvrer pour la paix, l’entente entre les hommes car : 

Un monde où l’accès à l’eau est menacé est un monde dangereux.

L’eau est un secteur sinistré dans le monde- du fait de la gestion irrationnelle notamment. Cette situation menace la paix. Le stress hydrique affecte essentiellement le Sud, accentuant encore les écarts entre pays riches et pays pauvres. Dès 1977, à la conférence des Nations Unies sur l’eau de Mar del Plata, les mêmes urgences que celles actuellement évoquées étaient déjà relevées.

De plus, toute politique de l’eau a des répercussions sur :
- Le climat
- L’alimentation
- La santé humaine via l’approvisionnement en eau potable
- L’environnement
- La gestion des eaux usées
- Les conflits entre les hommes, à l’intérieur d’un même pays (Inde, Etats Unis…) comme à l’extérieur d’un pays ou d’un Etat comme le prouvent les opérations militaires au Moyen-Orient, pour ne citer qu’un exemple, ô combien emblématique et douloureux par les souffrances infligées aux hommes et les injustices criantes subies dans l’utilisation de la ressource. Souvent du reste, les conflits à propos de l’eau trouvent- en partie, tout au moins- leurs vénéneuses racines dans la religion, la raison d’Etat, le racisme…

Et, de fait, l’eau est chargée de symboles, de spiritualité dans bien des religions révélées et de croyances. Le baptême chrétien, les ablutions rituelles obligatoires avant chacune des cinq prières du Musulman, l’immersion dans le Gange du bouddhiste… en sont des exemples parmi bien d’autres. L’eau constitue pour de nombreuses civilisations humaines un milieu où s’enseignent les rites de passage, un milieu où l’on se frotte à la vie, à la dure condition humaine car l’eau est le milieu de vie par excellence. L’eau, disent les Dogons, est habitée par Nommo, cet esprit aux pouvoirs mystérieux extraordinaires et parfois redoutables auxquels les êtres humains se doivent de témoigner une vénération absolue. Nommo peut en effet décider de la venue des pluies et assurer la prospérité comme il peut causer sécheresse et misère si d’aventure les hommes venaient à négliger son culte. Pour les Anciens Egyptiens, la source de toute vie, fut-elle humaine ou divine, est la masse d’eau primitive personnifiée sous le nom de Nu et qui est à l’origine des deux fleuves sacrés : le Nil qui donne la vie d’une part et le Ciel sur lequel flotte le bateau de Râ, le soleil, d’autre part.

Cette présence de l’eau dans la spiritualité n’est pas un fait du passé. Loin de là ! En mai 1999, les évêques catholiques romains du bassin versant de la Columbia River en Californie ont mis en exergue, dans une lettre pastorale, le rôle du fleuve et ont voulu peser sur le débat en cours concernant le cours d’eau, objet d’une foule d’aménagements controversés. Ces ecclésiastiques affirment que la Columbia River est un “ élément moteur dans la vie spirituelle de la région ” et qu’il ne doit pas être uniquement perçu comme “ bête de somme pour son économie ” [1]. 

Sans eau, la santé est illusoire, les aliments impossibles à produire. On dit au Mali : “ C’est l’eau qui tient l’homme ”. L’homme peut survivre un mois sans nourriture, mais, privé d’eau, il passe de vie à trépas en une semaine. L’eau est à la base de la sécurité alimentaire. A quelques semaines d’une conférence cruciale pour l’alimentation mondiale, Jacques Diouf, directeur général de la FAO souligne dans le rapport annuel de l’organisation publié en septembre 2001 que la sécurité alimentaire se détériore à travers le monde du fait de la sécheresse, des inondations et d’autres désastres naturels [2]. 

A l’aube de ce millénaire, l’Humanité qui sait faire exploser l’atome et contrôler son infernale puissance, cette Humanité qui a foulé le sol lunaire accepte avec légèreté que plus de deux milliards d’hommes ne puissent satisfaire leurs besoins d’eau. A l’orée du troisième millénaire, une personne sur six n’a pas accès à l’eau potable et une personne sur quatre n’a pas d’assainissement. Peter Gleick, dans son ouvrage “ The World’s water ”, estime à 50 milliards par an la somme nécessaire pour satisfaire les demandes en eau des pauvres y compris un assainissement moderne, cette somme étant de loin inférieure aux coûts sociaux actuellement encourus du fait de la mauvaise gestion et d’un assainissement insuffisant. Pour ne rien dire des dépenses d’armement et d’engins de mort ! 

Des millions d’hommes sont encore exposés aux maladies hydriques et les institutions financières, les institutions de recherche, les organisations internationales comme l’OMS semblent curieusement manquer de volonté pour éradiquer des affections d’un autre âge telles le choléra, le trachome, le paludisme, la bilharziose et la dracunculose (ver de Guinée). Mais, dans les pays riches, une contamination discrète, rampante, insidieuse de l’eau par les pesticides, les médicaments, divers produits chimiques voire les produits radioactifs et des microorganismes résistants mobilisent de grands moyens et préoccupent les spécialistes et les législateurs comme le prouve les complexes “ Safe Drinking Water Act ” et “ Clean Water Act ” votés par le Congrès aux Etats Unis par exemple, les retards affectant la discussion de la loi relative à l’eau au Parlement français ou les puissantes manifestations observées en Espagne à propos du Plan Hydrologique National (PHN)- qui vise à transférer l’eau de l’Ebre vers l’Andalousie- et de la pollution du fleuve Segura en Murcie. Le PHN est jugé discutable voire absurde par les manifestants qui en appelle à l’Union Européenne et font remarquer : “ Au lieu de mener une traditionnelle politique de l’offre, nous demandons une nouvelle culture de gestion de la demande d’eau. Le mot-clé est : économiser l’eau [3] ” ajoutant que l’eau est gaspillée par l’agriculture irriguée andalouse. Ces justes propos seraient applicables à maints autres pays où la seule gestion connue est celle de l’offre alors qu’il faudrait viser à augmenter l’efficacité de la consommation. L’irrigation, dans de nombreux pays, est notoirement inefficace puisque 37% seulement de l’eau ainsi fournie à la plante est effectivement absorbée par le végétal, le reste pouvant être considéré comme perdu [4].

Et, de fait, les 70% des récoltes de la terre ne germent que par la grâce de l’eau d’irrigation et celle-ci, en maints endroits, est soit insuffisante soit gaspillée. Sandra Postel, du World Watch Institute, dresse dans un livre récent un bien sombre tableau de la situation de l’eau d’irrigation - dont les niveaux baissent partout, affirme-t-elle, du fait d’une exhaure excessive, d’une exploitation “ minière ”, un peu partout dans le monde, de la Chine du Centre et du Nord à l’ouest des Etats Unis et de la Péninsule arabique au Pakistan sans oublier ni le sud et le nord-ouest de l’Inde ni le nord de l’Afrique. Cette surexploitation de l’eau douce est grosse de dangers car en abaissant la table, elle provoque l’intrusion catastrophique de l’eau salée de la mer et la subsidence comme cela se voit par exemple à Gaza en Palestine, à Mexico, en Californie et autour du lac Houla, non loin de la frontière sud du Liban. Les effets de cette exhaure excessive s’ajoutent, dans certains cas comme en Inde, au Népal et en Chine à l’abattage sauvage des arbres des forêts. Le rôle de conservation de celles-ci vis-à-vis de l’eau des précipitations est pourtant bien connu. Pour ne rien dire de leur rôle dans la lutte contre l’érosion. Un nouvel ordre de l’irrigation doit être défini pour éviter aux hommes une crise majeure face aux menaces de salinisation des sols, à l’hydromorphisme, à la sédimentation et à l’envasement. Tous ces facteurs relèvent d’une gouvernance mondiale assure de Sandra Postel qui critique l’agriculture industrielle, coupable de ne pas tenir compte de l’avenir et de la durabilité.

Il est utile de rappeler ici qu’une agriculture durable fait appel à quelques facteurs importants :

- Une gestion correcte de la biomasse disponible- tant végétale qu’animale

-  L’intégration des productions végétales et animales et la suppression de la spécialisation

- L’adaptation des cultures aux conditions climatiques et édaphiques (liées aux sols) locales

- L’adaptation des régimes alimentaires aux possibilités de l’agriculture de chaque terroir.

Il est hélas clair que le mode de vie consumériste de certains ne favorise guère une telle agriculture dont l’extension à la planète entière serait une véritable catastrophe pour l’hydrosphère avec son lot de forêts annihilées, de biodiversité réduite et de produits agrotoxiques.

Il faut en effet garder à l’esprit qu’un régime carné exige bien plus de terre qu’un régime végétarien et la production d’un kg de viande – dans le cas de l’élevage hors sol- gratifie le milieu récepteur de 350 g d’azote alors qu’une sage gestion de la biomasse a des effets bénéfique pour la ressource : elle regénère les sols, corrige l’érosion, modère l’irrigation, rétablit le régime hydrique des parcelles, élimine le recours aux pesticides toxiques qui contaminent l’hydrosphère. Pour Joseph Orszàgh (Université de Mons-Hainaut), “ le jour où l’humanité décidera de ne plus rejeter directement où indirectement les déjections animales et humaines dans l’eau, on aura la clef de la maîtrise des problèmes de l’eau dans le monde ”. A l’heure actuelle, les hommes demandent à l’eau des services contradictoires : les purifier et les nourrir et dans le même temps, évacuer leurs déchets et les débarrasser des pestilences ! Comme on est loin de la grande sagesse de Gaston Bachelard qui, remarquant que “ l’eau accueille toutes les images de la pureté ” s’interrogeait  “ Que serait l’idée de pureté sans l’image d’une eau limpide et claire, sans ce beau pléonasme qui nous parle d’une eau pure ? ” !

Par ailleurs, Gilbert White, professeur à l’Université du Colorado, dans une conférence devant l’Académie américaine des Sciences en 1999, a soutenu que “ Les Etats Unis n’ont pas encore mis au point des objectifs politiques, des critères opératoires et des institutions qui reconnaissent pleinement l’interdépendance entre la santé des écosystèmes et les systèmes sociaux en vue d’atteindre une qualité de vie durable à travers la gestion de l’eau ” et il conclut en affirmant : “ Il en résulte des mesures inefficaces et parfois contre-productives dans un certain nombre de secteurs de gestion des ressources ”.

Ainsi, on le voit, les bénéfices de la bonne et saine gouvernance de l’eau profiteront à tous, riches et pauvres mais on réalise le chemin qui reste à parcourir même pour le pays le plus puissant et le mieux doté de la planète ! 

La mauvaise gouvernance de l’eau est génératrice de drames pour l’Humanité comme le montrent une actualité hélas quotidienne : les inondations du Mozambique dues en grande partie à une gestion inadéquate des eaux des barrages, l’arsenic dans l’eau au Bangladesh ( un décès sur dix lui serait du ), les inondations dans la vallée du Mississsipi, dotée de fortes industries chimiques. Celles-ci, suite à la colère des éléments et du fait du manque de clairvoyance des hommes, ont gravement pollué non seulement les terres agricoles et les marais bordant la voie d’eau mais aussi le Golfe du Mexique qui souffre maintenant d’une anoxie fatale à bien des êtres aquatiques se traduisant par une énorme chute des revenus des pêcheurs. Et ainsi, on voit, une fois de plus, que les actions des hommes- éternels apprentis-sorciers- dans le domaine de l’eau ont les retombées et les implications les plus inattendues.

La mauvaise gouvernance est génératrice de frustrations et de malaise et la transparence devrait être la vertu cardinale en matière d’eau. 

Télécharger le document ci-dessous pour lire la suite et découvrir les sept propositions pour la gouvernance de l’eau

Notes

[1] Los Angeles Times, 08 mai 1999

[2] International Herald Tribune, 12 septembre 2001.

[3] Le Monde, 11 septembre 2001

[4] J.W. Maurits la Rivière, “ Threats to the world’s water ”, Scientific American, Septembre 1989, p. 48- 55.