Dernière mise à jour : février 2009
L’eau c’est la vie et l’être humain a le droit de disposer de cette ressource en quantité suffisante et surtout avec une bonne qualité. Son extrême importance provient du fait que tout problème de rareté et de pollution affecte la santé humaine au niveau individuel comme au niveau collectif et touche spécifiquement les couches défavorisées. Des pays comme l’Inde et le Bangladesh souffrent de l’abondance du fluorure et de l’arsenic qui posent de sérieux problèmes, tandis qu’en Afrique, les conséquences de la contamination des eaux peuvent être catastrophiques et provoquent des épidémies comme le choléra. Il a été ainsi reconnu que toutes solutions pour régler les problèmes de pauvreté sont inextricablement liées aux ressources en eau et à sa gestion en termes de disponibilité, proximité, quantité et qualité.
La Jordanie souffre d’une crise de pénurie d’eau mais aussi d’une crise de la qualité de l’eau potable « Eviter l’eau du robinet, de bien mauvaise qualité dans les villes du Nord. Le pays produit sa propre eau minérale, tout à fait correcte, grâce à la présence de sources ». C’est un des conseils donnés aux visiteurs de la Jordanie par de nombreux guides touristiques mais aussi par la population locale au sujet de la qualité de l’eau du réseau. Cependant, ces questions se posent avec moins d’austérité en Jordanie qu’en Afrique ou en Asie où les problèmes sont complexes et aigus en termes d’ampleur, de fréquence et de conséquences. En Jordanie, il existe trois niveaux de problèmes de pollution de l’eau potable. Le premier est à l’échelle nationale, conséquence d’une défaillance de la maintenance technique ou du manque d’équipements adéquats au moment de la production de la ressource. Le deuxième résulte de la distribution discontinue de l’eau via des canalisations vétustes et enfin, le dernier est à l’échelle du ménage et concerne les risques de contamination durant le stockage hebdomadaire de l’eau dans les réservoirs ou bien en s’alimentant auprès des revendeurs de camions-citernes privés.
Afin de répondre à une demande en eau de plus en plus croissante, la Jordanie compte sur les eaux superficielles du Lac de Tibériade, de la rivière du Yarmouk et sur les ressources souterraines pour alimenter les localités urbaines qui sont en grande partie loin des zones de production des ressources. Les contaminations ou la pollution des eaux peuvent se produire dans les stations de traitement et durant le transfert des eaux superficielles via les canaux. Dans le cas de la capitale Amman, l’eau provient de la station de traitement de Zaï au nord-ouest du pays, alimentée grâce au canal du Roi Abdellah qui achemine l’eau de la Vallée du Jourdain. La station couvre plus de 50 % des besoins de la capitale. Jusqu’au début de l’an 2000, cette station a connu de sérieux problèmes de maintenance et de fonctionnement. L’incident le plus spectaculaire demeure celui de 1998, quand la station de traitement de Zaï a été contaminée par des algues. À l’époque, cette station n’était pas équipée de filtres adéquats et la rumeur circulant à ce moment là disait que ces eaux, provenant du lac de Tibériade et accordées à la Jordanie lors des accords de Paix de 1994, avaient été contaminées avec préméditation par les Israéliens. Ce sont les quartiers aisés d’Amman-Ouest qui ont été les plus touchés. Les usagers s’étaient plaints d’une odeur répugnante et d’une coloration de l’eau du robinet. Cette contamination a empêché tout approvisionnement pendant deux semaines successives en été. Pour faire face à cette crise, la WAJ a réduit la durée de distribution d’eau destinée aux quartiers populaires à l’est d’Amman non touchés, pour assurer l’alimentation des quartiers contaminés. Les populations défavorisées en ont souffert, sachant que dans ce genre de situation les prix des camions-citernes ont flambé. À la suite de ces incidents, le ministre de l’Eau, qui était le responsable du volet eaux dans les accords de Paix de 1994, a démissionné et la question de déléguer la gestion des eaux d’Amman a été à nouveau considérée. La délégation a été attribuée en février 1999 à la Suez-Environnement. L’opérateur privé a pris aussi en responsabilité les contrôles de la qualité d’eau et la réhabilitation de la station de Zaï grâce à l’aide internationale.
Même s’ils sont de moins en moins fréquents et très localisés, les incidents de contamination font ressurgir le problème de la pénurie d’eau et la détérioration de la qualité des réseaux de distribution et du contrôle sanitaire, et continuent de hanter les mandats des responsables du secteur de l’eau en Jordanie. Les problèmes de pollution sont considérés comme indicateurs de performance et de faillite des opérateurs publics, privés et des institutions gouvernementales en Jordanie et suscitent souvent l’implication des décideurs de très haut niveau politique. Ils peuvent entrainer un « séisme politique » comme ce fut le cas en Juillet 2007 lors de la contamination des eaux de la municipalité de Manshiet Bani Hasan et d’autres petites localités environnantes du gouvernorat de Mafraq au nord du pays. Plus de 500 habitants avaient été hospitalisés parce qu’ils souffraient de diarrhée aigüe et de forte fièvre causées par le parasite cryptospridium. Il s’est avéré selon les investigations menées que ce parasite aurait été trouvé dans le réseau principal de distribution d’eau, vétuste et souvent à découvert, alimentant cette municipalité. Mais selon le ministère de l’Eau et de l’Irrigation, une des raisons de la dégradation du service et de la contamination de l’eau était due aux branchements illégaux sur le réseau. Après l’intervention personnelle du Roi et du Conseil des ministres, les deux ministres de l’Eau et de l’Irrigation et de la Santé ont démissionnés et des membres de leurs cabinets et des sous-départements ont été mis en examen.
Par ailleurs, la population fait appel au secteur privé de revente d’eau en camion-citerne, considéré comme une solution palliative aux problèmes de rationnement et de qualité. Les camions-citernes disposent d’un certificat de qualité et sont de temps à autre contrôlés par le ministère de la Santé, de même que les forages. Néanmoins, aucun règlement relatif au nettoyage des réservoirs n’existe et les amendes peuvent atteindre 500 JD en cas de non conformité aux normes de qualité et spécialement quand les vendeurs essayent de tirer profit en s’alimentant gratuitement aux sources d’eau ou à des puits non contrôlés. Les revendeurs, pour éviter tout problème, ajoutent du chlore à leurs camions-citernes. Cependant, les conditions de sécurité sanitaire de ce secteur de revente d’eau ont fait aussi objet de critiques après une série de contaminations. L’incident le plus récent est celui du village de Wadi Sir à l’ouest d’Amman en septembre 2003. L’eau d’une des sources qui approvisionnent ce village et la ville d’Amman a été contaminée, et le ministère de la Santé a ordonné l’arrêt du pompage. L’eau a été coupée pendant deux semaines, et la population a fait appel aux revendeurs des camions-citernes. Ces derniers sont allés chercher l’eau à la source contaminée et au moins 263 personnes ont du être hospitalisées selon la WAJ et la Direction de la Protection de l’Environnement.
Dégradation de la qualité durant la distribution dans le réseau d’eau
En général, l’eau produite par les stations de traitement est potable mais elle est distribuée d’une façon ininterrompue. Les réseaux étant vides la plupart du temps, cela ne va pas sans poser des problèmes pour la qualité de l’eau. Les canalisations sont vétustes et les tuyaux secondaires connectés aux habitations sont fabriqués à partir de matériaux peu coûteux, de qualité médiocre ayant parfois une durée d’utilisation de 3 à 5 ans quand ils sont assujettis au rationnement hebdomadaire. Il convient de souligner en outre, que dans les zones péri-urbaines et rurales, le réseau est en partie à découvert, exposé aux aléas climatiques, et subit de trop fortes pressions qui conduisent souvent à l’explosion des canalisations déjà rouillées et cassées. La topographie de la ville, composée de plusieurs collines, amplifie parfois la situation, surtout dans les quartiers populaires. Des ménages continuent à utiliser des fosses sceptiques et le réseau d’assainissement existant est vieux et se trouvait parfois au même niveau ou au dessus des canalisations d’eau. Une situation qui a engendré souvent, mais sur des zones limitées, des cas de mélange d’eaux usées avec de l’eau potable. Ces risques ont été réduits depuis 2002, date de la mise en place du programme de réhabilitation du réseau achevé fin 2007.
Le stockage hebdomadaire, source de contaminations
La qualité de l’eau distribuée a longuement subi les conséquences de ces facteurs multiples et tous les usagers signalent la couleur rouge de l’eau, un goût déplaisant à son arrivée au robinet le jour de la distribution et la présence de dépôts et des résidus dans les réservoirs et les filtres. Selon nos enquêtes de terrain réalisées en été 2007 à Amman auprès de 50 ménages riches et pauvres, 80 % d’interviewés disent qu’ils ne sont pas satisfaits de la qualité de l’eau du réseau et 20 % disent que la qualité est moyenne et qu’ils l’utilisent pour la boisson. Or, l’amélioration de la qualité de l’eau distribuée ne dépend pas seulement de l’opérateur public ou privé, mais aussi d’un ensemble de facteurs comme la qualité et la maintenance des réservoirs et des canalisations à l’intérieur des maisons. Les familles sont inégales devant le rationnement en termes de capacité financière pour pallier la déficience de la qualité de l’eau par l’achat de l’eau en bouteille et de filtres afin d’accéder à une eau plus potable. Les pratiques de stockage de l’eau, qui est une réponse à la discontinuité, peut engendrer un risque sanitaire à ne pas sous-estimer. L’eau est stockée toute la semaine dans un réservoir, installé souvent sur la terrasse où il est exposé au soleil et soumis aux risques de contaminations. Les contrôles assurés par le ministère de la Santé se limitent à l’eau du réseau, et une grande partie des usagers négligent le fait que le manque d’entretien régulier des réservoirs est aussi un élément qui contribue à la dégradation de la qualité de leur eau.
Selon les mères de familles, les symptômes signalés sont souvent des troubles digestifs et de la fièvre enregistrés en particulier chez les enfants et souvent attribués par les médecins à des contaminations de l’eau, très fréquentes surtout pendant les années 1990. Les ménages déploient des stratégies différentes pour faire face à ces problèmes. L’utilisation de produits chimiques et peu courante chez tous les usagers et se limite à l’usage du chlore pour désinfecter les réservoirs. Les usagers se contentent souvent de laver les réservoirs quand ils sont vides. Les fréquences de nettoyage, qui sont en moyenne d’une à deux fois par an, dépendent souvent du niveau d’instruction et du niveau de sensibilisation acquis par le consommateur.
Pour les responsables du Ministère de l’eau, les contaminations individuelles au niveau du ménage sont liées au manque d’entretien et de maintenance par les usagers, et leur responsabilité se limite à fournir l’eau jusqu’au compteur. Les usagers doivent assumer la tâche de veiller sur la qualité de l’eau stockée et les canalisations, et faire partie du processus d’amélioration de la qualité. La population conteste ce discours et avance que la qualité de l’eau est médiocre d’emblée, bien avant qu’elle ne soit stockée dans les réservoirs.
Dans ce contexte, plusieurs opérateurs essayent de tirer profit de ces doutes autour de la qualité de l’eau. Ceux qui ont les moyens financiers investissent dans l’achat de filtres auprès des commerçants dont un bon nombre font des visites à domicile. Ces derniers procèdent parfois à des démonstrations de coloration de l’eau du robinet (démonstration facilitée par le fort taux de minéraux qu’elle contient…), pour convaincre leurs clients et commercialiser leurs produits de filtrage. Ils n’hésitent pas, pour leur argumentaire, à exploiter les différents incidents de contamination de l’eau distribuée par la WAJ. Depuis une dizaine d’années, le secteur de revente d’eau en jerricane de 10 litres s’est considérablement développé suite aux incidents répétés de pollution de l’eau du réseau, notamment celui de 1998. Cette eau sert exclusivement à la boisson et à la cuisson, selon les revenus des ménages. Les agences de revente d’eau en jerricanes sont aménagées dans des locaux appartenant à des particuliers et doivent obtenir une autorisation de plusieurs ministères dont celui de la Santé. L’eau arrive soit par camions-citernes, soit par branchement au réseau d’eau potable. Elle est ensuite traitée au moyen d’appareils qui diminuent les taux de minéraux trop élevés. Celles-ci connaissent une forte concentration à l’ouest et au nord-ouest d’Amman, dans les quartiers des classes moyennes et aisées.
Les agences de vente d’eau en bouteille n’ont prospéré que récemment. Il s’agit soit de sociétés nationales exploitant les sources locales, soit de compagnies étrangères comme Nestlé. Les noms des agences ainsi que les marques d’eau embouteillée intègrent la dimension religieuse ; elles portent souvent des noms ou des appellations renvoyant à des références coraniques ou à des lieux de cultes comme Al-haramayn (les deux lieux saints : la Mecque et la Médina), Zamzam (source de la Mecque), Kawthar (un des fleuves du paradis cité dans le Coran). La dimension environnementale est également exploitée pour arguer de la qualité de l’eau vendue, comme c’est le cas pour la nappe fossile de Dissi, très connue dans le pays pour la qualité incontestable de son eau.
Conclusion
Avoir de l’eau d’une bonne qualité est une priorité pour l’ensemble des usagers qu’ils soient riches ou pauvres. Une question qui relève non seulement d’une dimension sociale mais d’une forte dimension politique et géopolitique ce pays. La Jordanie s’est penchée sur ces problèmes à l’heure actuelle en adoptant plusieurs projets de réhabilitation des réseaux d’eau et des stations de traitement avec le soutien de l’aide étrangère. Sur le plan de la gestion institutionnelle des services, les questions de qualité d’eau sont présentées comme un point clé et indicateur fondamental dans les cahiers des charges des contrats de délégation des services. Les compagnies privées ainsi que le ministère ont axé leur intervention sur le renforcement des systèmes de contrôle de la qualité de l’eau et sur le volet information, éducation et communication à l’intention des femmes et des jeunes.