L’eau comme bien commun

Le 26 mai prochain aura lieu à Paris une rencontre sur le thème "Biens communs, modèle de gestion des ressources naturelles", avec des représentants d’associations et de réseaux qui, dans différents domaines (terres agricoles, forêts, pêche, semences, etc.), travaillent à défendre une gestion des ressources naturelles basée sur la notion de "biens communs".


Page de la rencontre : mercredis.coredem.info/communs

Cette rencontre est organisée par Ritimo (qui anime également le site "Partage des eaux") avec divers partenaires. Il ne s’agit pas seulement de dire de manière purement rhétorique que telle ou telle ressource naturelle devrait être un "bien commun", mais de s’interroger sur les modes de gestion et d’organisation que cela implique, en faisant le lien entre les modes de gestion collectifs des sociétés traditionnelles et les besoins d’aujourd’hui.

Un dossier préparatoire a été réalisé qui comprend une sélection d’articles autour de la notion de "biens communs" émanant des différentes parties prenantes de la rencontre du 26 mai, comme le Réseau semences paysannes, l’Agter, le collectif Pêche & développement ou encore Vecam.

La version en ligne de ce dossier est disponible ici, et la version pdf ici.

Les articles relatifs à la question de l’eau comme "bien commun" sont repris de ce site, et divisés en trois grandes parties, présentées ci-dessous.

L’eau, un service public à réinventer

Feria internacional del agua, Cochabamba, avril 2010
(photo kk+, cc-by-nd-sa)

Dans les villes, les débats et les luttes autour de l’eau (et de l’assainissement) ont été dominés depuis plusieurs années par la question de la privatisation de ces services, qui s’est faite de plus en plus pressante depuis les années 80.

Cette pression s’explique certes par la vague idéologique néolibérale, mais aussi par l’incapacité flagrante, dans les grandes villes du Sud, de nombreux services publics à assurer un accès à l’eau satisfaisant pour leur population, à la fois pour des raisons avouables (manque de moyens) et inavouables : corruption, discriminations, absence de prise en compte des populations pauvres. (Lire Gouvernance de l’eau : l’évolution des modèles au niveau international)

Les années 90 ont été marquées par une grande vague de privatisations de l’eau dans les villes du Sud, vague qui a ensuite reflué à partir du début des années 2000 suite à une série de scandales et de résistances populaires, dont la plus célèbre est la « guerre de l’eau » de Cochabam- ba. (Lire La « guerre de l’eau » à Cochabamba et Les mésaventures des multinationales de l’eau dans les villes du monde.)

Ces résistances et ces débats ont été l’occasion d’une profonde réflexion au sein des divers mouvements de lutte contre la privatisation ainsi que parmi certains acteurs du secteur public de l’eau au Sud et au Nord. Cette réflexion a été animée notamment par le réseau « Reclaiming Public Water » (« Reconquérir l’eau comme bien public ») et le Transnational Institute. Elle portait aussi bien sur les raisons qui ont rendu nombre d’entreprises publiques de l’eau vulnérables à la privatisation dans les pays du Sud que sur les facteurs qui ont fait la réussite des entreprises publiques florissantes, comme celle de Porto Alegre (lire La gestion de l’eau, une autre facette de la démocratie participative à Porto Alegre).

La grande leçon qui en ressort est qu’invoquer la gestion publique et l’eau comme « bien public » ne suffit pas si l’autorité politique et l’admi- nistration ne sont pas elles-mêmes démocratiques et si les citoyens ne sont pas impliqués de près dans sa gestion, au moins autant que les ingénieurs. Pour être un véritable « bien public », l’eau doit d’abord être considérée comme un « bien commun », ce qui permet de répondre aussi bien aux exigences de justice sociale qu’à celles de gestion durable de la ressource.

L’exemple de l’État du Tamil Nadu en Inde (lire Au Tamil Nadu, le dialogue entre ingénieurs et usagers permet d’atteindre des résultats impressionnants) montre que la leçon vaut aussi bien pour des entreprises publiques opérant en milieu rural.

Comment gérer les partages et les conflits entre utilisateurs en situation de rareté ?

Rajendra Singh, fondateur de TBS, devant une structure de récolte des eaux de pluie
(photo Patrick McCully, cc-by-nc-sa)

Dans de nombreuses régions du monde relativement sèches, les populations locales ont su développer au cours de l’histoire des pratiques agraires et des modes de gestion de l’eau visant à tirer un avantage optimal de la maigre ressource disponible. Cela impliquait dans la grande majorité des cas une gestion collective de l’eau, appuyée sur des techniques adaptées aux conditions locales, avec des structures fortes de gestion des conflits liés au partage de la ressource.

La civilisation arabo-musulmane a été historiquement un très important agent de diffusion de ces techniques et de ces pratiques, dont on retrouve aujourd’hui la trace (grâce à l’héritage transmis à l’Espagne, que celle-ci a ensuite diffusé dans le nouveau monde) depuis l’Afrique du Nord jusqu’au Chili en passant par la péninsule ibérique et le Sud-ouest des États-Unis., (Lire par exemple Techniques traditionnelles de l’eau dans le Maghreb : foggaras et meskats, La gestion de l’eau dans la Vallée du Dra (Maroc), Les indigènes et le droit à l’eau au Chili, ou enfin L’expérience, en Espagne (Valence), d’un Tribunal des Eaux pour traiter les litiges entre agriculteurs).

Nombre de ces régions sèches sont aujourd’hui le terrain de tensions autour de l’appropriation et du mode de gestion des ressources en eau, du fait du développement de grandes exploitations agricoles capitalistes sur des terres gagnées à l’agriculture grâce à l’irrigation intensive, ainsi souvent que des besoins massifs en eau du secteur minier.

Ces nouveaux acteurs ont poussé à la mise en place d’autres modes de gestion de l’eau, prétendument plus efficaces que les modes de gestion collectifs, reposant sur de grands aménagements et une gestion soit centralisée (Inde, Espagne : lire par exemple Faire face à la sécheresse et La question lancinante de l’approvisionnement en eau de Barcelone), soit (contexte colonial aidant) appuyée sur la mise en place d’une quasi « propriété privée » de la ressource, permettant ensuite le développement de « marchés de l’eau » (Chili, Australie, Sud-ouest des États-Unis). Ces marchés sont présentés comme un moyen d’économiser la ressource en l’allouant à l’utilisateur le plus efficient (économiquement parlant, c’est-à-dire tirant davantage de revenu monétaire de l’eau).

Dans la pratique, ces « marchés de l’eau » n’ont pas permis, bien au contraire, de répondre aux problèmes de surconsommation de l’eau, et ont parfois entraîné la concentration des « droits à l’eau » entre les mains de quelques grandes entreprises fortement consommatrices, aux dépens des communautés locales. (Lire Les « marchés de l’eau », au Chili et ailleurs et Dans l’Ouest des États-Unis, les droits historiques sur l’eau nuisent aux efforts de bonne gestion de la ressource.)

La qualité de l’eau implique également des formes de gestion mettant l’accent sur le "commun"

Comme le montre La campagne d’« assainissement total » au Bangladesh, le succès d’une démarche d’assainissement dans les villages du Sud dépend pour une grande part de la mise en lumière des conséquences de la défécation en plein air pour la communauté dans sont ensemble et sur ses ressources en eau, et sur une responsabilisation collective à ce sujet.

A l’autre extrémité du spectre, l’exemple de villes comme Munich ou New York (Munich : le « bio » pour une eau non traitée) montre que la protection en amont des bassins versant et des zones de captage grâce à un partenariat entre les villes et leurs campagnes environnantes demeure le moyen le plus efficace et le moins cher de protéger la qualité de l’eau.

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